Question à Monsieur Rudy Demotte, ministre-président
Monsieur le Ministre-Président, ce n’est pas la première fois que j’évoque les liens qui nous unissent à la Turquie, et plus particulièrement, les démarches que vous mettez en place pour veiller au respect des libertés dans ce pays.
Nous avons eu connaissance par les médias, de la tentative d’un coup d’État à Ankara et Istanbul le 16 juillet dernier. Depuis lors, la chasse aux opposants a été lancée et frappe la presse, l’armée, la justice et l’enseignement. Ce climat délétère a traversé les frontières jusqu’à s’immiscer dans notre propre pays, tant du côté flamand que francophone ! Il existe en effet, sur notre territoire, des écoles considérées comme proches du mouvement Gülen, cet intellectuel musulman turc accusé par M. Erdogan d’avoir fomenté le coup d’État. Une campagne d’intimidation aurait été menée par des proches du pouvoir en place à Ankara afin de vider ces établissements de leurs élèves d’origine turque. Plusieurs parents auraient été menacés par téléphone et via internet.
En tant que chef du gouvernement des francophones et responsable de ses relations internationales, j’aimerais tout d’abord vérifier la véracité de ces faits. S’ils sont avérés, qu’avez-vous entrepris pour préserver nos écoles et les personnes qui les fréquentent de tels agissements? Avez-vous pris des contacts avec les autorités politiques et/ou judiciaires de notre pays pour identifier, et le cas échéant sanctionner, ces personnes qui bafouent les lois de notre pays? Je sais que M. Bourgeois, ministre-président à la Communauté flamande, a pris de telles initiatives.
Enfin, comment se portent les relations diplomatiques entre nos deux entités depuis les événements de cet été?
Parmi nos compétences, il y a l’enseignement supérieur, en particulier les échanges d’étudiants, mais aussi de personnels académiques et scientifiques. J’ai appris par une dépêche que le YÖK – Conseil de l’enseignement supérieur turc – avait interdit les missions à l’étranger pour ses universitaires. Des départs sont-ils à déplorer dans nos établissements? Des mesures similaires ont-elles été prises à l’égard de nos ressortissants en Turquie?
M. Rudy Demotte, ministre-président. - Monsieur le député, vous vous en souvenez sans aucun doute, j'ai exprimé mon trouble dès que lap resse a fait état des éléments que vous évoquez relatifs aux écoles présentées comme proches du mouvement Gülen et j'ai dit mes inquiétudes devant les possibles retombées de la crise politique turque dans notre pays.
Cela étant, je puis vous dire que malgré les pressions diverses ou les rumeurs de fermeture qui ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux, les services de la Ministre de l'enseignement obligatoire n'ont reçu aucune plainte à ce sujet. En conséquence de quoi nous n'avons pas engagé d'action.
Concernant nos relations bilatérales avec la Turquie, dès le mois d'août, j'ai écrit à son Ambassadeur en Belgique afin de faire état de mes craintes quant au sort des universitaires et des journalistes, dans le contexte sécuritaire qui a suivi le coup d'Etat manqué.
Ce n'est cependant pas le moment de remettre en cause les accords qui nous lient à la Turquie car ce sont eux qui nous permettent de soutenir l'affirmation concrète des principes de liberté, de respect et de tolérance.
Le respect des valeurs fondamentales n'en est pas moins plus important que jamais et la Turquie, un pays membre du Conseil de l'Europe qui a des devoirs à cet égard. J'ai donc également interpellé le Ministre fédéral des Affaires étrangères pou qu'il porte cette question au niveau du Conseil de l'Union européenne.
Concernant les établissements d'enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ils ont essentiellement développé des partenariats de mobilité avec les établissements turcs, dans le cadre du programme "Erasmus +".
Sur base des statistiques disponibles au niveau de l'AEF-Europe (l'Agence francophone pour l'éducation et la formation tout au long de la vie), il apparaît que la mobilité "entrante" concerne une centaine d'étudiants turcs et qu'une soixantaine d'étudiants de Wallonie et de Bruxelles effectuent annuellement un séjour en Turquie.
Face aux attaques terroristes, dans u n premier temps, nos universités ont souhaité maintenir les possibilités de mobilité vers la Turquie, tout en offrant des alternatives aux étudiants qui ne souhaiteraient pas s'y rendre.
Face aux actions prises par le Gouvernement turc, les établissements d'enseignement supérieur ont exprimé unanimement leur soutien à la communauté académique et scientifique et ton condamné ces actes menaçant la liberté académique.
Dans ce contexte, certaines universités - l'UCL et l'USL-B - ont réévalué leur position quant à l'organisation des mobilités vers la Turquie. Ainsi, estimant que les arrestations de membres de la communauté académique auraient un impact négatif sur la qualité des échanges, ces universités ont décidé de suspendre leurs partenariats de mobilité. Les autres universités - et à ma connaissance les autres établissements d'enseignement supérieur - ont maintenu ces partenariats.
L'Association européenne des universités (EUA) a convié le Conseil de l'enseignement supérieur turc - le YÖK - à une réunion à Bruxelles, le 6 septembre dernier. Le YÖK y a indiqué que la majorité des doyens qui avaient été suspendus de leurs fonctions ont été réinvestis. En revanche, il semble que l'interdiction de déplacement à l'étranger de la communauté académique et scientifique turque reste d'application. La période estivale étant peu propice à une mobilité des représentants des établissements d'enseignement supérieur, il est, à ce jour, encore difficile d'évaluer les effets de la situation politique et sécuritaire en Turquie.
Nous restons donc attentifs à l'évolution de la situation.
M. André du Bus. – Selon vos dires, il n’y a pas eu de plainte enregistrée émanant de parents ou d’acteurs du monde scolaire puisqu’on peut imaginer des enseignants exprimer des plaintes ou relayer la pression anormale à leur égard.
Je me réjouis de ce constat, mais cela amène d’autres questions. Il y a tellement de choses qui ont été colportées sur les réseaux sociaux à ce propos qu’une mise au point rapide apparaît nécessaire.
Ensuite, à propos des programmes Erasmus, je savais que l’UCL et l’Université Saint-Louis avaient temporairement mis fin aux projets Erasmus pour cette année-ci. Cependant, je m’étonne que les Affaires étrangères et le ministre qui en a la charge aient maintenu la possibilité pour l’ensemble du monde étudiant et académique de continuer leurs travaux en Turquie sans aucune forme de mise en garde. D’après ce que j’ai compris, le feu vert est total en matière de mobilité.
Enfin, je vous soutiens à 100 % à propos de l’accord de coopération qui nous lie à la Turquie sur le plan culturel.
Lorsqu’on évoque le domaine culturel, cela sous-tend des enjeux liés à la liberté de la presse et des enjeux de type académique. Cet accord de coopération doit aboutir, d’une façon ou d’une autre. On sait que les autorités d’Ankara ne l’ont pas encore ratifié, mais je vous enjoins de faire en sorte que nous puissions bénéficier de cet accord de coopération. Il s’agit, en effet, de la seule voie officielle permettant de renforcer les liens et de valoriser les principes fondamentaux de liberté auxquels nous sommes particulièrement attachés.