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Formations du secteur de l’Aide à la jeunesse dans le cadre de la lutte contre le radicalisme

Soumis par andredubus le
Question à M. Rachid Madrane, ministre de l’Aide à la jeunesse, des Maisons de justice, des Sports et de la Promotion de Bruxelles, chargé de la tutelle sur la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale

M. André du Bus. – J’ai lu un résumé du très intéressant rapport final de la mission d’information sur le désendoctrinement, le désembrigadement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe. Ce rapport a été rédigé par le Sénat français qui y évalue les politiques menées en son pays et cite la Belgique en exemple. Je donnerai deux ou trois extraits par la suite, mais commençons par ma question orale.

La création de formations pour faire face au processus de radicalisation découle de l’adoption du plan de lutte contre le radicalisme mis en place par le gouvernement. En séance plénière, vous avez précisé que les différentes formations proposées seront axées sur le volet préventif et destinées aux services d’aide en milieu ouvert (AMO), services d’aide à la jeunesse (SAJ), services de protection judiciaire (SPJ), institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) et autres. Elles seront dispensées sous forme de conférences visant à informer le secteur de l’Aide à la jeunesse sur la culture et la religion islamique.

Si je vous interroge aujourd’hui, c’est pour en savoir davantage sur le coût de ces formations et sur les formateurs auxquels la Fédération Wallonie-Bruxelles fait appel. En effet, plusieurs experts regrettent les coûts exorbitants de certaines formations ainsi que le manque d’expertise de plusieurs conférenciers. Ils dénoncent aussi des anomalies lors des appels d’offres.

Tout comme vous, je considère que sauver des vies n’a pas de prix et que la lutte contre le radicalisme passe nécessairement par une bonne information des acteurs de terrain et des services. Néanmoins, je souhaiterais que vous m’éclairiez sur certains points.

Quel est le budget octroyé par notre Fédération à l’organisation de ces formations? Quel est le montant qui a déjà été dépensé?

Combien de formations ont été données? Sur quoi portent-elles? Qui sont les experts appelés par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour les dispenser? Afin d’assurer une totale transparence, pourriez-vous nous transmettre la liste de ces experts, des institutions dont ils proviennent (ASBL, centres de recherche, instituts, observatoires, universités, etc.) et de leur degré d’expertise dans le domaine du désendoctrinement?

La presse annonce que 400 agents de l’Aide à la jeunesse et des maisons de justice seraient formés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Confirmez-vous ce chiffre? De quels services proviennent-ils? Ont-ils l’occasion d’évaluer leurs journées de formation via un formulaire? Quels sont les retours du secteur?

Par ailleurs, vous déclariez dans la presse que les maisons de justice allaient participer à un programme financé par l’Union européenne. Ce programme, qui se développerait en Belgique, en France et en Italie, aurait pour objectif d’intervenir auprès des personnes incarcérées les plus vulnérables, afin d’éviter qu’elles ne deviennent les victimes des détenus radicalisés et de leurs discours haineux. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce programme européen? Est-il destiné aux services d’aide aux détenus? Comment prendra-t-il forme et dans quel délai?

Enfin, nous avons pris connaissance des initiatives qui se déploient dans l’enseignement. Quant aux formations en prévention du radicalisme, existe-t-il des collaborations entre les acteurs de l’enseignement et de l’Aide à la jeunesse?

M. Rachid Madrane, ministre. - Monsieur le Député, jusqu’à présent, douze formations relatives à la problématique du radicalisme ont eu lieu ou sont programmées pour l’année 2017, à destination des agents de l’aide à la jeunesse. En outre, six formations supplémentaires en sont actuellement au stade d’appels d’offres à concrétiser. Certains colloques, formations ou journées d’étude ont été réalisés en collaboration avec le Centre de ressources et d’appui (CREA) du Réseau anti-radicalisme (RAR) que le gouvernement a mis en place au niveau de notre administration.

D’autres ont été organisés directement par un service de l’administration de l’Aide à la jeunesse pour ces agents de terrain sur une thématique spécifique qui les touche directement. C’est notamment le cas du service général des institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) et des sections d’accompagnement, de mobilisation intensifs et d’observation (SAMIO). Des agents participent aussi, sur une base volontaire, à des formations organisées par des services extérieurs. Les conférenciers ou formateurs que nous sélectionnons disposent tous d’une expertise scientifique ou de terrain. À titre d’exemple, je suis de très près Farhad Khosrokhavar, sociologue et auteur d’un ouvrage de référence intitulé « Radicalisation », Michel Wieviorka, sociologue, Luc Caprasse, qui travaille dans la division «Antiterrorisme», Éric Brasseur, du Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles, Serge Garcet, docteur en psychologie, professeur à l’Université de Liège (ULiège) au service de victimologie, Vincent de Coorebyter, philosophe et politologue, Pierre Thys, docteur en psychologie, professeur à l’ULiège à l’unité d’analyse et d’intervention en matière de violence, Mohssin El Ghabri, politologue économiste, chercheur et conseiller à la prospective chez Etopia, Vincent Seron, docteur en criminologie de l’ULiège, Alain Grignard, islamologue qui travaille sur le sujet de l’antiterrorisme, Fabienne Glowacz, docteur en psychologie, professeur à l’ULiège, directrice des services cliniques de la délinquance, des inadaptations sociales et des processus d’insertion, Jean-Claude Maes, entre autres psychologue, psychothérapeute et président de SOS-Sectes.

L’expertise de ces intervenants dans ce domaine est reconnue. Le coût des formations organisées par l’administration de l’Aide à la jeunesse s’élève actuellement à 5000 euros pour 200 agents publics, qui ont pu bénéficier de ces apprentissages. Les formations concernent le personnel de l’ensemble des secteurs, services d’aide en milieu ouvert (AMO), services d’aide à la jeunesse (SAJ), services de protection judiciaire (SPJ), IPPJ et SAMIO, dont la participation varie selon le contenu de chaque formation et sa pertinence par rapport à la fonction exercée par l’agent. Nous essayons de désigner un référent par service pour pouvoir faire le relais.

En novembre 2017, une journée d’étude destinée aux agents de services privés du secteur est également planifiée. À l’issue des premières conférences, l’administration a récolté les attentes des agents de terrain, au vu de la planification des prochaines formations. C’est ainsi qu’une session relative à la diversité convictionelle a été planifiée pour 2018.

Votre question initialement consacrée au secteur de l’aide à la jeunesse touche aussi l’administration générale des Maisons de justice (AGMJ), et notamment le programme ÉPURE. Je me permets donc de compléter ma réponse pour ce secteur. Différents types de formations ont été proposés à des collaborateurs de l’AGMJ, en fonction de leur profil et de leurs missions. Une séance d’information et de sensibilisation au phénomène du radicalisme a, par exemple, été dispensée, durant l’hiver 2015-2016, par des intervenants extérieurs de la Sûreté de l’État et de l’ASBL BRAVVO. Cette séance a, dans un premier temps, été suivie par tous les agents occupant une fonction dirigeante au sein de l’AGMJ. Une seconde session a ensuite été organisée pour une centaine d’assistants de justice.

L’ensemble du personnel du Centre d’aide et de prise en charge de toute personne concernée par le radicalisme et les extrémismes violents (CAPREV) a également pu bénéficier d’un large programme de formations spécifiques durant six semaines. Ces formations ont abordé différents sujets: présentation générale de l’administration, méthodologie de travail des maisons de justice, les fondamentaux de l’islam, le travail social en lien avec le radicalisme... D’autres formations ont été organisées: une formation sur le suicide portant sur l’écoute téléphonique, une formation COPRA (Community Policing and the Prevention of Radicalism) pour les intervenants psychosociaux dans le cadre de la prise en charge des personnes concernées par des faits de radicalisme ainsi qu’une formation Diversity pour un accueil téléphonique de qualité.

Indépendamment du programme établi pour l’ensemble de l’équipe, le CAPREV s’inscrit dans une politique de formation individuelle continue. Les agents sont ainsi régulièrement sollicités pour participer à différents formations, conférences et séminaires. Ces activités formatrices ont la double vocation d’approfondir l’expertise des agents et de favoriser la constitution d’un réseau, tant au niveau national qu’international. La participation à certains colloques à l’étranger, à Montréal et en France notamment, a permis au CAPREV de renforcer ses liens avec d’autres structures concernées par la problématique. Plusieurs agents de niveau universitaire ont eu la possibilité d’obtenir des diplômes spécialisés, tels que le certificat de l’ULiège « Étude du terrorisme et de la radicalisation » ou le certificat interdisciplinaire de l’Université catholique de Louvain (UCL) « Radicalisation violente et travail social ».

Par ailleurs, le programme CéSURE, projet de recherche-action financé par l’Europe, inclura la formation de dix membres des services d’aide aux détenus et de dix membres des services pénitentiaires psychosociaux des prisons. L’objectif est d’implanter et d’évaluer le programme CéSURE au sein d’au moins deux  établissements pénitentiaires par pays partenaire. Ce programme d’intervention destiné aux détenus radicalisés a déjà été implanté dans de nombreux établissements pénitentiaires français.

Je pense pouvoir ainsi vous assurer que le « business » de la déradicalisation ne transite pas par les administrations de l’Aide à la jeunesse et des Maisons de justice.

M. André du Bus. – En effet, le business de la déradicalisation ne passe pas par les institutions qui dépendent directement des pouvoirs publics. Votre exposé sur le nombre d’initiatives prises est très intéressant et démontre qu’au-delà de la prise de conscience, une action est réellement menée. Je m’interroge cependant sur la coordination de l’ensemble de ces initiatives. Ce sujet interpelle tous les pouvoirs politiques: au niveau communal comme au niveau fédéral. Chacun s’estime investi d’une mission liée à la prise d’initiatives. Ce manque de coordination est un constat général… Où est la structure de coordination et de référence? Nous nous trouvons encore, il est vrai, dans une phase expérimentale et d’apprentissage, à savoir celle de la recherche-action. Nous n’avons pas une longue expérience en prévention et déradicalisation.

Le besoin d’avoir un point de référence et de coordination se fait ressentir à différents niveaux. Monsieur le Ministre, puisque vous participez à des conférences interministérielles avec le ministre de la Justice, je plaide pour que vous appuyiez la nécessité d’organiser une plateforme de coordination sur les stratégies de déradicalisation et de prévention.

Cela étant, je ne résiste pas au plaisir de vous donner un aperçu des conclusions du rapport du Sénat français. D’après ce rapport, la France s’est reposée sur des acteurs associatifs pour traiter la radicalisation et ceci s’est soldé par un échec. Ils ont profité de la manne financière sans pour autant afficher de résultats. Un réel «business de la déradicalisation» a eu lieu, du bricolage. Quant au centre d’assistance et de prévention de la radicalisation de Pontourny, c’est un fiasco. La Belgique est citée en exemple pour sa politique locale et spécifique de prévention de la radicalisation. La commune de Vilvorde est d’ailleurs mentionnée à plusieurs reprises. La seule vraie question est celle de la prévention. C’est un travail qui demande beaucoup de temps.

L’expérience et les constats de Patrick Amoyel, psychiatre de l’association Entr’Autres qui a examiné les profils radicalisés, figurent dans le rapport. Je cite: «80 % des personnes que son association prend en charge peuvent faire l’objet d’une politique efficace de désendoctrinement, réparties entre 20 % de filles à la recherche d’une forme d’idéal masculin et 60 % de garçons à la recherche d’un idéal d’action. Il reste 20 % de personnes qu’il classe parmi les djihadistes de conviction, parmi lesquels 20 % ont moins de 20 ans. M. Amoyel souligne qu’il n’existe pas de réponse adaptée pour cette partie des personnes radicalisées». Je n’ai rien de plus à ajouter, ces informations me paraissent simplement intéressantes.