Question à Monsieur Jean-Claude Marcourt, Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et des Médias
André du Bus. - Monsieur le Ministre, une chaîne publique se trouve en permanence devant des choix difficiles :
- maintenir, voire gagner des parts d’audience sans tomber dans le populisme et la facilité en assurant une programmation à la fois divertissante, intéressante et instructive, à la hauteur des missions d’un service public ;
- s’adapter aux nouvelles technologies en investissant, entre autres, dans les réseaux sociaux tout en ne succombant pas à la logique du simplisme, de la caricature et de l’information elliptique que suscitent ces nouveaux supports ;
- assurer une représentation équilibrée de la diversité des courants d’opinions qui traversent le monde francophone belge et ce, tout en ne tombant pas dans une forme de neutralité qui ne suscite plus ni la réflexion, ni l’enthousiasme ;
- faire montre d’une image dynamique, se renouvelant à temps et à heure, en utilisant les codes d’une communication actuelle, branchée mais tout restant accessible à tous ;
- tenir compte d’un cadre budgétaire qui reste limité par l’apport de la dotation publique coupleé aux recettes publicitaires, limitées également ;
- tenir compte, d’une part, des impératifs dictés par l’autorité publique à travers son contrat de gestion et d’autre part des impératifs fournis par les publicitaires ;
Si cette liste est loin d’être exhaustive, elle illustre déjà les défis permanents auxquels sont confrontés les responsables de la chaîne publique. Ceci étant et malgré toutes ces difficultés, nous pouvons nous enorgueillir de bénéficier d’une chaîne, la RTBF, dont la qualité de sa production est reconnue de façon unanime et sans équivoque. Tant sur le plan national qu’international. Nous en sommes fiers.
C’est dans ce tableau particulièrement riche et complexe que vient se loger une question plus récente, en phase avec une préoccupation citoyenne pertinente : comment impliquer davantage les auditeurs, comment susciter chez eux davantage de conscience citoyenne, si ce n’est en optant pour des démarches proactives, des démarches les impliquant davantage, en leur donnant la parole, en faisant émerger la diversité des opinions, en suscitant le débat et la contradiction sur des sujets d’actualité ? Cette nécessaire conscience citoyenne se voit réactivée par un contexte post-attentats où l’urgence de partager un socle de valeurs communes présidant aux conditions de notre « bien » vivre ensemble est de plus en plus largement partagée. Tout comme le fait que ce processus ne peut se déployer que par une adhésion forte et manifeste portée par l’ensemble de la population. Il s’agit d’un processus qui ne se décrète pas, qui ne répond à aucun article budgétaire…mais qui résultera d’une prise de conscience progressive activée par différents mécanismes.
C’est dans ce contexte spécifique, et sur des sujets particulièrement clivant (par exemple la place de la religion dans l’organisation de la société) que la parole du citoyen rendue publique par médias interposés prend un sens particulier. Répondant au principe de l’éducation par les pairs, - ce principe qui veut que le partage d’un statut commun et d’une expérience commune confère une pertinence forte aux propos énoncés- , le micro tendu aux citoyens est porteur de vérités a priori déjà partagées.
Mais il serait faux de considérer que la scène se résume à un acteur face à ses auditeurs. Entre les deux s’interpose le journaliste ou l’animateur radio, dont le rôle est fondamental. Il ne peut se contenter d’être le notaire du propos énoncé. Il pose la question, il abrège, il demande une précision, il renvoie la balle, il résume et il retient l’une ou l’autre idée de façon à relancer le débat, la réflexion. Bref, en un mot comme en cent, celui qui gère le micro détient un pouvoir d’orientation et d’influence déterminant.
Parfois, on pourrait le croire, un pouvoir à la limite de l’instrumentalisation. Car le journaliste ou l’animateur radio a aussi son opinion. En professionnel qu’il est, sa tâche tient précisément à garder celle-ci entre parenthèses afin de servir au mieux l’intérêt de la réflexion. Mais, conscient aussi de l’importance de l’enjeu, la tentation peut être parfois grande de faire place aux thèses qui rentrent en convergence avec ses convictions. Surtout si le bon mot est au rendez-vous.
Bref, ma question, Monsieur le Ministre, est de savoir comment la RTBF mène ce type de réflexion dans un contexte heureusement porté par la multiplication d’émissions qui donnent la parole au citoyen.
J’ajouterai un élément qui sera de nature à illustrer mon propos et qui prend corps après avoir écouté hier l’émission C’est vous qui le dites sur Vivacité, une émission Bâtie sur l’opinion des auditeurs et qui sélectionne des sujets chauds.
Quatre sujets étaient mis en pâture.
Le ministre Borsu a-t-il malgré ses excuses commis une faute de comportement en empruntant le volant avec 0,8 g d’alcool dans le sang? Soutenez-vous Theo Francken dans son refus d’appliquer la décision de justice? L’élection de la «Salope» de l’année à l’ULB relève-t-elle du folklore ou de l’infamie? Soutenez-vous la décision
du ministre de la Défense qui veut externaliser toute une série de fonctions secondaires dans l’armée?
Cette émission est pleine de rebondissements. C’est une émission qui est montée avec beaucoup d’habileté, mêle les genres, et où des animateurs de radio et des journalistes censés cautionner la présentation des enjeux donnent leurs avis et passent dès lors pour des experts. Après une heure et demie d’audition, dont l’essentiel
consacré aux réactions aux décisions du ministre de l’Intérieur, je suis resté pantois, face à cette façon de procéder. En l’occurrence, la population soutient massivement Theo Francken dans son refus d’obtempérer à une décision de justice. Les journalistes n’ont proposé aucune forme de décryptage, c’était du brut. Je considère que la démarche relève davantage de l’accélérateur de populisme que d’une mission de service public censée susciter la réflexion en éclairant les auditeurs sur les véritables enjeux.
Bien entendu, l’émission n’est pas exemplative de toutes les émissions qui donnent la parole au public, mais elle illustre les réels risques l’instrumentalisation du genre.
M. Jean-Claude Marcourt, vice-président et ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et des Médias. – Je partage votre analyse sur les défis auxquels la RTBF est confrontée. Ceux-ci sont au cœur de ses actions au quotidien, ainsi que de ses réflexions stratégiques pour le futur. Je partage aussi votre avis sur la qualité de la production de la RTBF, dont nous pouvons nous réjouir. En 2016, les gens n’attendent pas qu’on leur donne la parole, ils la prennent, notamment sur les réseaux sociaux. En tant que média de service public, la RTBF est et doit être présente sur ces réseaux pour être en phase avec la réalité de son public, dans un contexte social et technologique en profonde évolution. Cette présence va de pair avec une modération que la RTBF assure en tant qu’éditeur responsable pour ne pas laisser circuler des messages illégaux ou contraires à la déontologie.
La RTBF a aussi pour mission de nourrir la relation de confiance que le public doit avoir vis-à-vis des médias. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, cette relation est écornée et la RTBF a un rôle à jouer dans son rétablissement. Elle le fait au travers de ses choix éditoriaux, de ses programmes d’information, d’éducation et de divertissement, par le décodage des discours, le décryptage des médias, l’analyse des faits et des idées, le pluralisme des opinions. La RTBF m’a confirmé qu’elle garantissait une place primordiale à la parole du public, lequel peut s’exprimer et participer à l’information de plusieurs manières. Il peut donner son avis sur les
antennes de la RTBF, principalement en radio, mais aussi en télévision et, bien entendu, sur tous les réseaux sociaux. Il peut envoyer une information, une opinion ou des images; il peut donner son avis hors antenne et le service de médiation de la RTBF est le lieu privilégié où avis, interpellations et plaintes sont traités de manière centralisée et en concertation avec les différents services internes concernés. Le public peut adresser ses questions ou avis directement aux émissions. Il peut participer activement à la création et à la production de programmes comme Libre échange, la Belgodyssée, Livré à domicile ou L’invitation. Il peut participer à des visites et ateliers organisés à la RTBF et visant à développer l’éducation aux médias des visiteurs. Je soulignerai un important partenariat entre la RTBF et le Mundaneum autour de l’exposition «Osons la paix». Sept ateliers ouverts aux jeunes de 15 à 25 ans sont organisés actuellement à la RTBF afin d’oser la paix sur les réseaux sociaux et d’apprendre à identifier les discours de haine. Le public des enfants – les moins de douze ans – est sensibilisé par le JT pour enfants et les classes «News». Enfin, le public peut assister à l’enregistrement de différentes émissions. Il ne s’agit ici que de quelques exemples représentatifs d’initiatives que l’institution prend en ce domaine. Pour le surplus, je vous renvoie au site de la RTBF. Au vu de ce panel, on peut constater que la RTBF mène une réflexion continue afin de trouver le bon équilibre lui permettant d’atteindre cet objectif primordial d’inclusion du public. Tout journaliste, animateur ou collaborateur qui participe à cette parole citoyenne le fait dans le respect des lois et de la déontologie, en veillant à assurer l’objectivité et le pluralisme. Ce que vous dites pour terminer est tout à fait interpellant. Je crois malheureusement qu’il doit y avoir une réflexion sur le décryptage de la parole du public et que la réaction qui a été considérée comme majoritaire est le résultat d’informations et de commentaires bruts sans une mise en perspective. Il est indispensable, si nous voulons éviter le populisme que vous dénoncez, que les journalistes puissent replacer les informations dans leur contexte en disposant eux-mêmes d’une information complète, notamment sur les principes de droit.
Dans un monde de plus en plus complexe, ils devraient disposer de fiches techniques qui synthétisent les dossiers traités de manière à éviter tout dérapage.
M. André du Bus. – Monsieur le Ministre, je vous remercie pour votre réponse qui témoigne du professionnalisme de la RTBF et de son engagement comme service public. Nous sommes conscients que la place du public est de plus en plus importante lors d’émissions, comme celles que vous avez citées. Cependant, je constate un problème entre le statut de journaliste et celui d’animateur radio. Le statut de journaliste répond à des codes précis, ce qui n’est pas le cas pour l’animateur radio qui bénéficie d’un autre cadre d’expression. C’est ce que j’ai entendu, hier, de la part d’un animateur radio. Je vous invite, ainsi que la RTBF, à réfléchir à la façon dont il convient de baliser les initiatives afin que le public soit entendu, dans le contexte institutionnel et dans ce qui constitue les fondements de notre démocratie.
Les propos que j’ai entendus hier m’ont interpellé, mais je sais que vous avez compris le problème et je compte sur vous pour relayer cette inquiétude auprès des autorités et des responsables de la RTBF.