Question à Madame Cécile Jodogne, Ministre en charge de la santé
M. André du Bus.- Jeudi dernier se tenait dans les locaux de la Bibliothèque royale une conférence de presse sur la santé mentale à Bruxelles, organisée par la Fédération des associations de médecins généralistes de Bruxelles.
Celle-ci a dressé un tableau particulièrement intéressant de la situation des patients souffrant de problèmes de santé mentale à Bruxelles, en précisant le contexte bruxellois que nous connaissons tous ici - les problèmes de paupérisation, la croissance démographique - et en rappelant quelques éléments que je vais vous citer. Ceux-ci permettent d'expliquer pourquoi les problèmes de santé mentale connaissent une réalité accrue et problématique à Bruxelles.
Plus de 30% des citoyens bruxellois en ordre de mutuelle ne se rendent jamais chez le médecin généraliste. C'est un constat interpellant, car le généraliste est le premier interlocuteur incontournable. De plus, nous connaissons la situation de pénurie de médecins généralistes. Les patients assurés sont deux fois plus nombreux que dans le reste du pays à avoir un contact avec un médecin uniquement au travers des services d'urgence.
Le multiculturalisme de notre capitale a un impact sur la pratique de la médecine : il faut communiquer dans la langue du patient, tenir compte des représentations culturelles du corps et de la maladie et prendre en charge des problèmes de santé liés notamment aux coutumes alimentaires et religieuses. De plus, nous assistons à renouvellement important de la population qui nécessite un processus continu d'éducation à la santé.
La densité croissante de la population, le manque de logements abordables et l'occupation de logements vétustes sont également des facteurs qui ont un impact non négligeable sur l'état de santé de la population précarisée.
Quatre personnes sur dix présentent des difficultés psychologiques en Région bruxelloise. C'est beaucoup. Une psychopathologie est relevée chez 32% des plus faiblement scolarisés, contre 17% parmi les diplômés de l'enseignement supérieur.
Les acteurs de la santé ont pointé les difficultés d'accès aux soins de santé mentale :
- le manque de reconnaissance du rôle central de la médecine générale dans cette problématique ;
- le sous-financement flagrant du secteur face à l'explosion des demandes de prise en charge ;
- le manque de lits psychiatriques, de spécialistes référents et d'organisations de soutien aux malades atteints d'affections psychiatriques ;
- la difficile coordination entre généralistes et spécialistes ;
- la complexité institutionnelle bruxelloise ;
- le labyrinthe d'offres où se perdent professionnels et patients.
Si les acteurs ont dressé un tableau particulièrement sombre de la réalité médicale bruxelloise, les réponses à ce véritable cri d'alarme ne s'inscrivent pas seulement dans les compétences de la Commission communautaire française. Le constat cible en effet avant tout les réponses médicales, qui relèvent de la Commission communautaire commune. D'autres niveaux politiques, comme le fédéral, sont aussi concernés, mais la Cocof doit pouvoir entendre ce cri d'alarme.
À votre niveau, le Plan pluriannuel de promotion de la santé a aussi pour mission de prévenir l'émergence des problèmes de santé, tout autant que de santé mentale. Nous en avons parlé lors de votre récente présentation de la déclinaison opérationnelle du nouveau Plan de promotion de la santé, qui nous a permis de mieux cerner les priorités. Les enjeux de santé mentale y sont pris en considération.
Avez-vous pris connaissance de l'état des lieux dressé par les médecins généralistes, de leurs constats et de leurs pistes de solution ? Dans quelle mesure vous est-il possible d'articuler de manière crédible certaines de ces pistes avec le Plan pluriannuel de promotion de la santé aujourd'hui approuvé ?
Nous pouvons en discuter dans notre assemblée, car nous ne sortons pas de notre champ de compétence. Nous travaillons sur la promotion et la prévention de la santé. La conférence de presse que j'ai évoquée alimente un débat qui nous est particulièrement cher.
(Applaudissements sur les bancs du cdH)
Mme la présidente.- La parole est à Mme Moureaux.
Mme Catherine Moureaux (PS).- Sans grande surprise, je vais abonder dans le sens de mon collègue M. du Bus de Warnaffe. Je le remercie d'avoir introduit cette interpellation, et je remercie surtout les auteurs du livre noir, qui sont mes confrères, puisque cette initiative émane de la Fédération des associations de médecins généralistes de Bruxelles (FAMGB).
Ce livre noir annonce en fait les recommandations qui viendront plus tard dans un livre blanc. Si l'on s’arrête un instant sur le début de ce livre noir, on peut lire en sous-titre : "Chronique inédite et édifiante des conséquences du sous-financement structurel de la première ligne de soins en santé mentale et des politiques de bien-être à Bruxelles, capitale de l’Europe, début du vingt-et-unième siècle". Cela se veut évidemment, à l'image du titre, un livre-choc.
En tout cas, les mots utilisés traduisent bien la souffrance en jeu, non seulement celle des patients, mais aussi des soignants. Notre première ligne de soins est aujourd'hui en grande difficulté face à cet aspect des pathologies en santé mentale.
Ce livre noir souligne que la santé mentale devient le premier motif des consultations des médecins généralistes. La médecine générale est l’entonnoir de toutes ces souffrances. Les auteurs livrent des témoignages poignants, des témoignages de la réalité de terrain, des vignettes cliniques. Et ces vignettes, je vous invite, Mme la ministre, à en prendre connaissance parce qu’elles valent mieux que de longs discours. Je vois que vous avez le livre devant vous. Vous l'avez lu, c'est excellent.
Selon la FAMGB, les médecins généralistes sont aujourd’hui à Bruxelles des témoins impuissants des carences du système et d’un sous-financement structurel de la première ligne de soins.
Le livre noir entend interpeller le monde politique et la société civile sur les grandes difficultés d'accès aux soins en santé mentale à Bruxelles et faire reconnaître le rôle central de la médecine générale dans cette problématique. Par ailleurs, un point central est mentionné en termes de politiques publiques : la non-adéquation du financement public à la réalité bruxelloise.
En effet, le projet Psy 107 semble vraiment difficile à mettre en œuvre à Bruxelles, en raison de la précarisation d'une population en augmentation croissante, ainsi que du recueil, à Bruxelles, d'un tiers de l'immigration en Belgique. La capitale de l'Europe abrite, selon ses médecins, une population tout à fait spécifique, qui fait exploser les problématiques médico-sociales, et donc les besoins en soins qui y correspondent.
Le livre noir souligne, concernant le projet Psy 107, que la capitale souffre déjà d'un manque de lits en psychiatrie. Il est difficile d'envisager, dans le cadre de ce projet, d'en fermer encore pour développer des équipes ambulatoires, comme le veut la réforme des soins de santé mentale, même si les auteurs se reconnaissent pleinement dans la volonté de désinstitutionnaliser et d'aller vers davantage de services ambulatoires et de moins de lits psychiatriques. Pour eux, on ne pourrait répondre adéquatement aux défis actuels, en raison d'un sous-financement structurel des soins et des structures d'accompagnement, d'une pénurie de spécialistes référents et des difficultés de coordination entre généralistes et spécialistes.
Le livre noir démontre que le généraliste se sent négligé, sans reconnaissance de son implication et sans soutien spécialisé, alors qu'il juge que c'est indispensable. Je partage ce constat : c'est indispensable dans des situations complexes, alors qu'il est un acteur primordial de la prise en charge d'un patient atteint de troubles mentaux.
Voici quelques-uns des nombreux obstacles affrontés quotidiennement par la première ligne : centres de santé mentale saturés, labyrinthe d'offres dans lequel aussi bien patients que professionnels se perdent, nombreuses lacunes dans l'offre de soins pour les troubles de santé mentale, difficulté de résoudre à la fois les problèmes psychiques et sociaux, incapacité des autorités à tenir compte de la complexité du système.
La dimension de proximité et d'accessibilité de la médecine générale de premier recours est indéniable. Elle explique pourquoi la médecine générale de première ligne voit défiler tant de troubles de santé mentale, souvent liés à la grande précarité, à des problèmes somatiques ou de dépendance.
Pour conclure, la médecine générale attend beaucoup de la réforme Psy 107, et la Fédération des associations de médecins généralistes de Bruxelles (FAMGB) adhère pleinement à la philosophie de cette réforme. Cependant, si l'enjeu est de soigner les patients au plus près de leur milieu de vie, de leur assurer les meilleurs soins et une plus grande intégration dans la société, cela nécessite d'entendre la réalité du terrain.
Avez-vous pris connaissance des douze revendications que les médecins généralistes formulent dans le livre noir, avec un besoin de soutien, de liaison avec la deuxième ligne et de formation ? Les recommandations consignées à la fin du livre noir préfigurent un livre blanc comprenant des pistes d'action pour améliorer la prise en charge des problèmes de santé mentale dans la capitale. À ce stade, comment comptez-vous contribuer à intégrer celles-ci à la fois dans le cadre de votre Plan de promotion de la santé et dans celui du Plan de santé bruxellois ?
(Applaudissements sur les bancs de la majorité)
Mme la présidente.- La parole est à M. Colson.
M. Michel Colson (DéFI).- Le livre noir de la santé mentale à Bruxelles illustre de manière poignante et édifiante le vécu des médecins généralistes sur le terrain. Partant, il met en lumière le rôle fondamental des médecins généralistes auprès des patients atteints de troubles mentaux.
Les témoignages de situations quotidiennes de détresse psychologique et les difficultés mises en exergue ne peuvent nous laisser insensibles. Centres de santé mentale saturés, délais de prise en charge à rallonge, lacunes dans l'offre de santé mentale, notamment de spécialistes, complexité des liens entre problèmes psychiques et sociaux, la liste des difficultés évoquées est impressionnante.
Le livre noir de la santé mentale démontre également que l'accès aux médecins généralistes n'est pas une réalité pour beaucoup de nos concitoyens en difficulté psychologique.
Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène. J'aimerais attirer votre attention sur l'une d'elles, qui transparaît dans les témoignages, à savoir la précarité. De fait, il existe un lien intrinsèque entre précarité et difficulté d'accéder à des soins de santé, avec pour conséquence dramatique la dégradation de l'état de santé de la personne. Pour mémoire, mes collègues l'ont rappelé, un tiers de la population bruxelloise vit avec un revenu inférieur au seuil de risque de pauvreté.
Notons que, si la pauvreté nuit gravement à la santé, elle a également des conséquences psychologiques : stress permanent, perte d'espoir, perte de confiance en soi, peur de l'avenir proche, colère.
Face à ces patients en grande difficulté, les médecins généralistes et tous les acteurs socio-sanitaires de première ligne sont dans le dénuement faute de relais adéquat ou suffisant des services spécialisés.
Une réforme de la politique de santé mentale, très attendue par les acteurs de terrain, est en cours en Belgique. Elle vise à soigner les patients aux troubles psychiques au plus près de leur milieu de vie afin d'assurer leur intégration dans la société. Le livre noir propose douze recommandations pour engager une réflexion sur la santé mentale à Bruxelles. Quels leviers ont été, ou pourraient, être activés par le biais de vos compétences dans notre Commission communautaire française ?
(Applaudissements sur les bancs de la majorité)
(Mme Michèle Carthé, première vice-présidente, prend place au fauteuil présidentiel)
Mme la présidente.- La parole est à Mme Geraets.
Mme Claire Geraets (PTB*PVDA-GO!).- Ayant travaillé comme médecin généraliste pendant des dizaines d'années à Bruxelles, je ne peux que soutenir et souligner l'importance de la démarche de mes collègues concernant la santé mentale.
Les journalistes n'ont repris que les exemples les plus médiatiques, les urgences quotidiennes qui ne trouvent pas de solution. Et je cite en vrac : l'épuisement professionnel chez une femme de 35 ans, la psychose d'une adolescente, la dépendance aux benzodiazépines, une psychose grave avec refus de soins, etc.
Mais toute consultation, demande d'aide ou de soin s'accompagne d'accompagnement en santé mentale, qui est assurée au quotidien par les thérapeutes. Le livre noir ne met en lumière que la partie émergée de l'iceberg, la plus visible et finalement la plus violente de la misère dans le domaine.
Il se termine par douze recommandations, dont j'aimerais en souligner deux : la douzième et la première. La dernière recommandation demande de promouvoir et - c'est écrit en gras et en majuscules - soutenir financièrement les politiques de bien-être, avec une priorité à l'enseignement, au logement, à l'environnement et à la sécurité.
Oui, pour être bien dans sa tête, il faut bénéficier d'un enseignement de qualité, d'un bon logement, d'un environnement sain et se sentir en sécurité d'emploi, de séjour et de vie. Si tous ces éléments ne sont pas assurés, la santé mentale de la personne ne peut pas aller bien.
Mais quand, indépendamment de ces facteurs, la maladie mentale s'installe quand même, avoir un bon logement, un environnement de qualité et se sentir en sécurité sont indispensables à la reconstruction.
La première recommandation demande d'assurer le soutien des médecins généralistes confrontés à des problématiques lourdes en santé mentale, en mettant à leur disposition un centre d'appel accessible 24 heures sur 24. Un tel outil a existé dans le passé. Dénommé Éole, il avait été mis sur pied en 2002 à l'initiative des services de santé mentale bruxellois et des services psychiatriques du réseau Iris. Il s'agissait d'un appui téléphonique aux professionnels de la santé confrontés aux urgences et crises psychiatriques à Bruxelles. Cette recherche-action a été stoppée du jour au lendemain sous prétexte que les médecins n'y faisaient pas assez appel. Personnellement, je peux dire qu'elle m'a été bien utile dans de nombreuses circonstances.
Si ceci revient à l'ordre du jour, c'est que le manque s'en fait cruellement sentir. Puisqu'il s'agissait d'une recherche-action, les bilans doivent être disponibles pour mettre sur pied une nouvelle initiative. D'ailleurs, il ne faudrait pas croire que les médecins généralistes sont restés inactifs devant cet océan de besoins. Le livre noir n'a pas surgi de nulle part : il est un ultime appel à l'aide, en désespoir de cause.
Les médecins généralistes ont spontanément pris d'autres initiatives pendant toutes ces années. Par exemple, le cercle de généralistes dont je faisais partie à Schaerbeek a mis sur pied, il y a longtemps déjà, des rencontres régulières avec des équipes psychiatriques ambulatoires et hospitalières de la commune et des hôpitaux proches. Ces rencontres ont toujours lieu aujourd'hui. On peut certainement en tirer des conclusions et voir s'il existe d'autres initiatives, ailleurs à Bruxelles, à soutenir et à multiplier.
Avez-vous pris connaissance du livre noir, de ses conclusions et de ses recommandations ? Comptez-vous prendre des initiatives dans le cadre de vos compétences et lesquelles ?
(Applaudissements)
Mme la présidente.- La parole est à Mme Jodogne.
Mme Cécile Jodogne, ministre.- J'ai bien évidemment pris connaissance avec beaucoup d'attention du livre noir de la santé mentale, publié par la Fédération des associations de médecins généralistes de Bruxelles (FAMGB). C'est une véritable sonnette d'alarme. En effet, à travers les nombreux témoignages retranscrits dans cet ouvrage, les médecins généralistes veulent attirer l'attention sur les conséquences de ce qu'ils nomment "le sous-financement structurel de la première ligne de soins en santé mentale et des politiques de bien-être à Bruxelles".
Ils rappellent, dans un premier temps, comme vous l'avez fait, l'ampleur des besoins en santé mentale à Bruxelles, en citant les multiples déterminants qui vont de la précarité aux parcours migratoires en passant par le burn-out, les problèmes de logement ou encore l'isolement social.
Ensuite, ils établissent un diagnostic particulièrement sévère de l'offre en santé mentale : médecins généralistes démunis, services spécialisés saturés, travail en silo des professionnels de différents secteurs, etc. Ils rappellent également les inégalités sociales qui existent tant dans la prévalence des troubles mentaux que dans les difficultés d'accès aux soins.
Ils estiment que les réformes fédérales des soins de santé mentale pourraient apporter certaines solutions en remplissant trois conditions : un financement structurel suffisant du secteur, une reconnaissance effective du médecin généraliste en l'intégrant au pilotage de la réforme, et une collaboration véritable entre les médecins généralistes et la deuxième ligne de soins hospitaliers ou ambulatoires.
On le voit, face à ce diagnostic sévère, la FAMGB plaide pour des solutions globales à différents niveaux. Il s'agit notamment de consacrer davantage de moyens financiers au renforcement du secteur de la santé mentale et, au-delà, des politiques liées au bien-être. Il s'agit aussi de favoriser des manières différentes de travailler, notamment au niveau des articulations entre la première et la deuxième ligne. Enfin, il s'agit de reconnaître le rôle primordial du médecin généraliste comme acteur de la santé mentale.
Comme vous le soulignez, la santé mentale est de la responsabilité de plusieurs niveaux institutionnels : le fédéral, la Cocom et la Cocof, mais aussi la Vlaamse Gemeenschap, pour ce qui concerne Bruxelles, exercent chacun des compétences en la matière. Vous me demandez en quoi le Plan de promotion de la santé peut contribuer à définir des pistes de solution. J'élargirai votre question au champ plus global des politiques de santé de la Cocof. En effet, le Plan de promotion de la santé n'en constitue qu'une partie.
Tout d'abord, je souhaiterais rappeler brièvement l'action de la Cocof en matière de santé mentale, en commençant par les 22 services de santé mentale qui sont à ce jour agréés en ambulatoire, ce qui correspond à un budget annuel total d'environ 16 millions d'euros. Ce montant représente plus de 50% du budget consacré aux services ambulatoires, qui est d'environ 29 millions d'euros.
Par ailleurs, parmi les réseaux ambulatoires agréés pour une période de trois ans (2018-2020), huit concernent la santé mentale et représentent un budget de 434.000 euros. Les deux services d'accueil téléphonique agréés - le Centre de prévention du suicide et Télé-Accueil -, qui sont aussi des acteurs de la santé mentale, représentent un budget d'environ 850.000 euros. Il faut ajouter à cela les projets de santé mentale soutenus en initiatives, dont le budget s'élevait à environ 760.000 euros en 2017.
Je mentionnerai enfin les projets de promotion de la santé mentale financés dans le cadre de l'appel à projets basé sur le Plan de promotion de la santé. Ces projets visent à agir sur les déterminants de la santé dans une optique d'amélioration du bien-être. Ils recourent à des approches innovantes, comme l'art-thérapie, et mettent l'accent sur la participation active des publics concernés.
Ensemble, ces budgets totalisent un montant d'environ 18 millions d'euros. Cela représente 40% du budget de la santé de la Cocof, qui est de 45,5 millions d'euros. Nous pourrions y ajouter les projets portant sur l'assuétude, souvent liée à la santé mentale.
Il ne s'agit bien entendu que d'une partie de l'offre disponible en la matière à Bruxelles. Il faut y ajouter les différents types de lits dans les hôpitaux généraux et psychiatriques, les lits en maisons de soins psychiatriques, les places en initiatives d'habitation protégée (IHP), ainsi que les équipes mobiles de soins psychiatriques à domicile.
À Bruxelles, cette offre, bien qu'importante et diversifiée, ne couvre pas l'ensemble des besoins. Ceux-ci sont énormes et ne font que croître dans le contexte social actuel.
À côté du constat d'un manque de moyens, la FAMGB présente douze points de recommandations et de revendications qu'elle détaillera ultérieurement :
- mise en place d'un guichet d'assistance 24h/24 pour soutenir les généralistes dans les prises en charge lourdes ;
- mise en service d'un numéro vert unique pour faciliter l'accès des généralistes aux hôpitaux ;
- systématisation du feedback des médecins spécialistes vers le généraliste ;
- mise en place d'un comité pluraliste chargé d'évaluer la prise en charge des patients ;
- organisation de rencontres locales entre structures et intervenants ;
- intégration de soignants spécialisés au sein des cabinets de médecine générale ;
- reconnaissance du médecin généraliste comme acteur incontournable de la santé mentale ;
- meilleure accessibilité des soins spécialisés en santé mentale ;
- meilleure coordination des différentes structures d'aide sociale et psychologique ;
- mise en réseau de tous les intervenants de la société civile autour du patient ;
- répartition des budgets hors considérations communautaires ;
- promotion et soutien financier aux politiques de bien-être, avec comme priorité l'enseignement, l'environnement, le logement et la sécurité.
Ces douze points relèvent de registres très différents et mobilisent des responsabilités politiques à différents niveaux. En ce qui concerne la Cocof, nous n'avons pas de prise sur le secteur hospitalier, ni, de manière directe sur la médecine générale.
Par contre, plusieurs de ces recommandations portent sur l'évolution nécessaire des rapports entre les différents acteurs concernés par la santé mentale. Elles mettent en évidence la nécessité, pour ces acteurs, d'être davantage en lien, de se parler, de se connaître et de travailler ensemble. Elles sont complétées par une revendication portant sur la reconnaissance du médecin généraliste comme acteur incontournable de la santé mentale.
Sur ce plan, j'estime que les politiques de santé de la Cocof sont directement concernées. Les réseaux de santé agréés pour trois ans visent précisément à rassembler des professionnels issus d'institutions et de disciplines différentes, pour trouver ensemble des manières plus efficaces et innovantes de prendre en charge des demandes de patients de plus en plus complexes. Cela implique de reconnaître chacun dans ses spécificités et dans son rôle particulier.
Les réseaux de santé mentale sont ainsi constitués d'institutions diverses du social et de la santé. La médecine générale y est, pour le moment, surtout présente à travers les maisons médicales. Les associations de médecins généralistes commencent à s'y intégrer, mais il existe sans doute là une certaine marge de progression et il serait utile de déterminer comment les réseaux peuvent davantage se faire connaître auprès des médecins généralistes. Par ailleurs, certains constats et certaines recommandations formulés par la FAMGB portent sur l'accessibilité des services spécialisés que sont, entre autres, les services de santé mentale. Il y est question de listes d'attente liées à la saturation des services, mais aussi de l'instauration de services à bas seuil d'accès.
(Mme Julie de Groote, présidente, reprend place au fauteuil présidentiel)
Le secteur ambulatoire est sensible à la question de l'accessibilité. C'est d'ailleurs un des thèmes qui a été travaillé dans le cadre de la démarche d'évaluation qualitative. J'y suis également sensible à travers les politiques de proximité, à propos desquelles je me suis déjà souvent exprimée. Nous devons en permanence rappeler ces exigences de proximité et d'accessibilité et trouver les moyens de les concrétiser.
Je voudrais également rappeler que des outils sont disponibles pour soutenir les acteurs concernés par la santé mentale à Bruxelles. Un bel exemple en est le tout récent guide publié par le réseau "Santé mentale en exil", guide intitulé "Accès à l'aide en santé mentale pour personnes exilées en Région bruxelloise". Il s'adresse aux travailleurs de première ligne souhaitant offrir une prise en charge adaptée aux spécificités de ce public.
Pour conclure, vous l'aurez compris, je partage une bonne partie des constats réalisés par la FAMGB et je pense que le secteur de la santé mentale dépendant de la Cocof doit aussi s'y retrouver. À côté du constat du manque de moyens, les recommandations formulées vont dans le sens d'une évolution des pratiques professionnelles, qui doivent plus que jamais s'ouvrir à davantage de multidisciplinarité et d'intersectorialité.
La santé mentale ne peut être réservée à quelques spécialistes, elle est l'affaire de tous, chacun devant prendre sa part en fonction de son rôle et de ses capacités. J'ai la conviction que les pratiques ont déjà évolué dans ce sens, mais comme je vous l'ai dit, il existe sans doute encore une marge de progression. Je suis évidemment à l'écoute des acteurs à ce sujet.
Je pense également que ce livre noir doit être l'occasion de plus de dialogue entre les acteurs : les médecins généralistes ont des choses à dire aux psys (psychologues, psychiatres, etc.), et ces derniers ont également des choses à dire aux médecins généralistes. Je plaide pour une écoute et un dialogue mutuels. Ce dialogue doit être soutenu et encouragé par les pouvoirs publics qui, à leur tour, doivent dialoguer entre eux pour s'approprier les recommandations du terrain, pour en débattre et pour traduire ensemble de manière concrète celles qui font consensus.
Tout cela étant dit, je voudrais terminer sur une note plus optimiste. Je pense en effet qu'il est utile de rappeler la densité, la richesse, la diversité et le dynamisme du tissu socio-sanitaire bruxellois. Nous devons saluer l'engagement de tous les acteurs qui, au quotidien, œuvrent en faveur d'un mieux-être de la population dans son ensemble et des publics les plus vulnérables en particulier.
Je voudrais ajouter une chose concernant la réforme Psy 107, dont ont parlé deux intervenants. Cette réforme concerne deux volets : le volet adulte et le volet enfant-adolescent. Ces réformes en cours sont suivies par la Cocof et la Cocom, qui travaillent pour faire valoir les spécificités propres à notre Région. J'en citerai particulièrement trois : la diversité des dispositifs en santé mentale, auxquels je viens de faire allusion, la concentration de certains problèmes à Bruxelles, notamment en termes de diversité culturelle pour ne citer que celui-là, et aussi le gel des lits versus les équipes mobiles. Trois points sur lesquels la Cocof et la Cocom attirent l'attention des personnes qui sont en train de travailler à cette réforme Psy 107.
Voilà pour ma réponse sur ce sujet qui, vous l'aurez compris, me touche effectivement. C'est un sujet essentiel et nous veillerons à pouvoir améliorer les pratiques qui sont en cours, voire à en instituer de nouvelles.
(Applaudissements)
M. le président.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.
M. André du Bus.- Je vous remercie de votre longue réponse. Mes collègues et vous-même avez souligné les problèmes rencontrés par les intervenants, les médecins eux-mêmes, ainsi que leur propre souffrance. D'ailleurs, la conférence de presse a commencé par un sketch mettant en scène des patients et des intervenants de santé, qui montrait l'impuissance du médecin généraliste face à la forme de délire que présentait le patient dans une consultation fictive.
Je vous remercie d'avoir élargi le débat au-delà du décret relatif à la promotion de la santé en rappelant l'importance des réseaux de santé mentale et leur difficile articulation avec les médecins généralistes.
Une révolution culturelle est en marche. Les intervenants à la conférence de presse ont indiqué que le travail en équipe et en réseau se déployait. Lorsque le cas d'un patient est étudié, tous les intervenants autour de la table se retrouvent sur un pied d'égalité, et le médecin n'apparaît plus comme le détenteur du savoir face à d'autres acteurs comme les psychologues, les assistants sociaux ou les infirmiers. Ils travaillent ensemble, dans un esprit de reconnaissance mutuelle de leurs compétences.
Le livre noir entend dénoncer une situation alarmante. Il précède le livre blanc qui proposera des pistes d'actions au monde politique. L'idée est de tisser des liens rapides pour impliquer les décideurs. Ne serait-il pas judicieux d'organiser, en Commission de la santé de la Cocof, l'audition des auteurs de ce livre noir de la santé mentale pour débattre plus largement des solutions et de l'implication croissante du politique ? J'adresse cet appel à la présidente de la Commission de la santé.
M. le président.- Elle y est attentive. Nous pourrions en discuter au Bureau élargi prévu vendredi prochain.