Aller au contenu principal

Le kinésithérapeute, acteur privilégié de santé publique

Soumis par andredubus le
Discours à l'occasion de l'inauguration des nouveaux locaux de l'UKB ce mardi 22 novembre à Charleroi

Mesdames, Messieurs, Chers Collègues,

C’est avec un plaisir chaque fois renouvelé que réponds présent à vos invitations et vos initiatives qui témoignent d’un dynamisme qui, il faut le reconnaître, reste hors pair et ne se retrouve pas récompensé à sa juste mesure par les procédures électorales portant sur la composition des commissions de l’INAMI. En l’occurrence, des procédures qui se sont soldées, une nouvelle fois, par l’écart de l’UKB de ces commissions.

Il y a manifestement un problème, qui est réel et que je regrette amèrement, car il affaiblit la force de représentation de la profession des kinésithérapeutes à l’égard des autorités publiques et l’apport de leur vision de la santé dans le débat public. Car le kiné, par le temps qu’il passe avec son patient et par le fait qu’il est le seul acteur médical à établir un contact tactile avec son patient, est particulièrement bien placé pour écouter le patient, et comprendre ses besoins de santé. Dans ce sens, la vision de santé que le kinésithérapeute peut défendre reste particulièrement intéressante et mérite d’être valorisée. Non seulement sur le plan thérapeutique mais également en termes de prévention que de promotion de la santé.

Pour en revenir aux Qualifications Professionnelles Particulières, je suis bien conscient qu’une des difficultés actuelles tient dans le différentiel de profil que l’on se fait du kinésithérapeute de demain. Certains voient dans l’émergence des Qualifications Professionnelles Particulières la réponse la plus adaptée aux besoins thérapeutiques qui, c’est une réalité, n’arrêtent pas d’évoluer. Tandis que d’autres estiment qu’un des points forts du kinésithérapeute tient précisément dans la multidisciplinarité du kinésithérapeute et dans le caractère holistique de la réponse thérapeutique qu’il offre au patient. C’est tout l’enjeu de la reconnaissance du kinésithérapeute omnipraticien tel que défendu avec vigueur, conviction et acharnement par le Vice-Président de votre association, Saïd Mazid.

Faut-il pour autant en arriver à opposer les deux visions en présence ?

J’ai bien lu l’avis du Groupe de Travail sur la formation en Kinésithérapie et Réadaptation.

Partant du principe qu’une formation de kinésithérapeute omnipraticien viendrait se confondre avec la formation de base du kinésithérapeute généraliste, le GT n’estime pas pertinent de développer une formation supplémentaire de kinésithérapeute omnipraticien, d’autant plus, et c’est le deuxième argument mis en avant par le GT, que l’évolution des pratiques voit de plus en plus de kinésithérapeutes travailler en équipe, une pratique qui rend nécessaire le développement de profils davantage spécialisés, de façon à répondre à des besoins de complémentarité entre praticiens au sein d’une même équipe.

Même si je regrette cet élément repris dans cet avis, il ne m’appartient pas de juger de sa pertinence dès lors qu’il émane d’un GT où sont représentés de façon paritaire les représentants des Hautes Écoles et des Universités. Un avis qui a participé aussi et surtout au passage de la formation à cinq années, octroyant dès lors une reconnaissance académique plus lourde à la profession, ce qui n’est pas à négliger.

Mais je ne peux m’empêcher de continuer de penser que les défis de santé de demain s’inscriront aussi bien dans le champ thérapeutique que dans le champ de la prévention et qu’à cet égard la place d’un kinésithérapeute omnipraticien qui pourrait régulièrement approfondir et affiner ses talents appartient à une juste demande.

Les chiffres sont là, suffisamment éloquents. Le dernier numéro de « L’Indépendant », le magazine du syndicat neutre des indépendants, publie un article intitulé « Les travailleurs belges sont de plus en plus gros ». Il cite les résultats d’une enquête d’IDEWE, un service externe de prévention et de protection du travail, d’où il ressort que plus de la moitié des employés et ouvriers belges ont un BMI trop élevé. Ainsi, avec un BMI supérieur à 30, l’on appartient à la catégorie « obèse ». Un travailleur sur six serait obèse.

Vous connaissez les causes principales de l’obésité : une sédentarité excessive liée à des habitudes alimentaires déséquilibrées. Ce qui a des conséquences lourdes en termes de morbidité. Une des conséquences directes de ce phénomène de société tient dans l’augmentation permanente du diabète avec ses complications et son incidence budgétaire. Or, tous les experts s’accordent pour affirmer que l’exercice physique, lorsqu’il est pratiqué de manière régulière, améliore le contrôle de la glycémie chez les personnes affectées d’un diabète. Sans compter les effets préventifs majeurs de l’exercice physique à l’égard des pré-diabétiques.

L'activité sportive régulière fait partie du traitement idéal du diabète, elle diminue également le risque de complications du diabète.

De plus, les connaissances scientifiques acquises aujourd'hui permettent d'aller plus loin encore dans l'inventaire des bénéfices d’une activité physique soutenue. Des études conduites notamment par le Pr Cassiman à la KULeuven ont en effet montré l'existence d'un effet positif de l’activité physique sur les processus épigénétiques. Il s'agit de l'ensemble des mécanismes de régulation de l'expression des gènes. Celle-ci est en effet modulée par toute une série de facteurs environnementaux, comportementaux ou autres, dont fait partie la pratique sportive au même titre que les habitudes alimentaires, par exemple. L’épigénétique explique que la génétique n'est pas une fatalité. C’est à travers cette explication qu’il faut comprendre les effets positifs de l’activité physique face aux risques de certains cancers, où même dans le cadre de leur traitement. Je pense ici plus particulièrement aux travaux qui ont porté sur le cancer du sein.

On constate toutefois que de nombreux patients chroniques hésitent à avoir une activité physique ou une pratique sportive par crainte des risques associés à celles-ci. Alors qu'ils devraient plutôt craindre l'inverse. La place du kinésithérapeute aux côtés des diabétiques et des pré-diabétiques serait particulièrement intéressante.

Une autre conséquence de l’obésité et de son corollaire, la sédentarité, se manifeste dans les dorsalgies et surtout les lombalgies. Le dernier numéro d’ « En Marche » le mensuel des Mutualités Chrétiennes consacre un article aux lombalgies. Un fléau qui touche huit belges sur dix, qui constitue le cinquième motif de consultation du médecin généraliste, qui représente, en termes de coûts liés à l’absentéisme au travail et de perte de productivité, l’équivalent de 1,5 % du PIB.

L’article met en avant le résultat des recherches sur la douleur chronique, menés par une équipe de la clinique du dos composée de médecins, kinésithérapeutes, ergothérapeutes et psychologues. Les résultats de ces travaux, corroborés par de nombreuses autres études, démontent l’idée qu’un dos douloureux doit être mis au repos. Il doit surtout être entretenu par une musculature en bon état. Et l’auteur, le Dr Anne Berquin, d’affirmer que « plus longtemps vous mettez votre dos au repos, plus vous augmentez vos chances de souffrir d'une lombalgie chronique ».

Comprenons nous, l’approche ne vise pas les lombalgies dites "spécifiques", liées à un accident, une tumeur, une ostéoporose, une pathologie inflammatoire, etc qui vise une petite minorité de cas. Elle vise la majorité des plaintes qui résultent d’une sédentarité couplée à des mouvements et des exercices inopportuns sollicitant la musculature de façon déséquilibrée. Ce qui fait dire au Dr Berquin que c’est bien plus un problème d’énergie que de lésion. Et, dans ce contexte, le travail tient en un ré-apprentissage de l’utilisation correcte du corps, couplé à un programme de remise en mouvement et d’exercices physiques adaptées.

Je choisis à dessein le mot « adapté », car c’est bien de cela qu’il s’agit : permettre à chaque individu de mieux comprendre son corps, se mettre à son écoute, de façon à ne pas le violenter dans des programmes de sollicitations physiques excessifs. Et c’est plus précisément à ce sujet que je formule le pari que le kinésithérapeute est l’acteur le mieux formé pour accompagner l’individu dans un travail de ré-appropriation de son corps, sinon de découverte et de compréhension du corps.

Un travail qui peut commencer dès le plus jeune âge, dès l’enfance. Je fais ici référence aux travaux menés par Vincent Boland, kinésithérapeute et chargé de formation, pour lequel les enjeux du cours d’éducation physique dépassent largement les simples cadres de la pratique du mouvement et de l’expression sportive dans lesquels ils se limitent actuellement.

Dans une récente carte blanche, Vincent Boland explique que « l’école tente de développer des socles de compétences en enseignant 1+1=2 avant de développer les mathématiques. Elle enseigne comment écrire et joindre a et b pour faire ab ou ba et développer l’écriture, la littérature et les langues. Sont encore enseignés la cellule en introduction à la bio, l’atome avant d’explorer la chimie, etc. Cet enseignement des fondamentaux est sensé nous permettre d’acquérir un minimum d’autonomie pour affronter la vie.

Or nous devrions donc être interpellés par le fait que le cours d’éducation  physique constitue la seule matière qui impose à tous les élèves, dès l’école primaire, l’utilisation d’un outil dont ils ignorent les bases fondamentales, même minimes, de fonctionnement.

Cet outil sera une des rares « matières » à laquelle nous serons tous confrontés tout au long de la vie. Il devrait donc constituer à ses yeux un des piliers fondamentaux de l’enseignement. Nous en sommes actuellement loin du compte. La découverte de la mécanique humaine adaptée à chaque âge est totalement possible. Des outils pédagogiques adaptés existent.

Par ailleurs, et plus que jamais, le cours d’éducation physique devrait aussi pouvoir sensibiliser l’élève aux risques encourus par une pratique sportive débridée. En effet, l’auteur rappelle que la pratique sportive excessive peut être préjudiciable tant pour l’ « homme » que pour la sécurité sociale en matière de soins de santé. Une bonne éducation physique apparaît pour lui d’utilité publique. Il rappelle le nombre d’intervention de la Croix Rouge lors des 20 km de Bruxelles: 600 interventions lors de la dernière édition !

Pour avoir moi-même, lors de mon mémoire, mené de tels ateliers avec des jeunes dans le cadre scolaire, je suis particulièrement convaincu des bienfaits de cette proposition. On sous-estime la méconnaissance de l’enfant et du jeune à l’égard de son corps, tout comme le potentiel de son investissement dès lors qu’il s’agit de mieux en prendre conscience, de l’expérimenter à travers des exercices et des séances qui permettent de découvrir son architecture, son fonctionnement, tout comme, sur le plan physiologique, ses capacités de respect et d’acceptation de ses limites.

Évidemment, une approche de cet ordre tranche avec l’approche classique des cours en éducation physique. Mais la promotion de la santé ne passe-t-elle pas par l’école également ? Suivant des modalités à ré-inventer ?

Mesdames, Messieurs, Chers Collègues, il serait très intéressant d’étudier le retour sur investissement que représente la kinésithérapie dans l’économie de la santé. De même, l'idée qu'il faudrait conférer aux médecins la possibilité de prescrire des activités physiques plutôt que des médicaments.

On observe que les kinésithérapeutes ont déjà, un rôle privilégié à jouer dans la transmission des messages de prévention ou de promotion de la santé. Le kinésithérapeute apporte une véritable plus-value pour une série d’aspects liés à l’accompagnement des maladies chroniques, il peut jouer un rôle déterminant dans une meilleure connaissance du corps.

Face aux grands enjeux de santé publique qui impliquera toujours plus le patient dans la gestion de sa santé, il existe un espace fondé et légitime pour les kinésithérapeutes comme acteur de prévention et de promotion de la santé, pour la cohabitation harmonieuse entre kinésithérapeutes omnipraticiens et kinésithérapeutes autrement qualifiés.

Je vous remercie pour votre attention et formule les vœux de meilleurs souhaits pour l’UKB paré des habits neufs de ces magnifiques locaux qui les inciteront à un travail encore plus productif, pour le plus grand bien des patients.

André du Bus