Question à Madame Cécile Jodogne, Ministre en charge de la santé
M. André du Bus.- Lors de la séance plénière du 22 avril dernier, je vous avais interrogée sur le rôle de la Commission communautaire française (Cocof) dans le soutien psychologique des victimes des attentats. Dans le terme "victimes", j'englobe également les proches des victimes, les personnes qui les ont prises en charge de manière formelle ou informelle, les personnes présentes et évacuées à l'aéroport ou dans le réseau du métro, le personnel de la STIB, etc. Il s'agit donc des personnes concernées directement ou indirectement par ces attentats.
Depuis la sixième réforme de l'État, l'Aide aux victimes est une compétence de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L'accompagnement des victimes en première ligne est, quant à lui, pris en charge par le plan catastrophe fédéral. La Cocof est également responsable d'une partie de la santé mentale et des services ambulatoires.
En réponse à ma question du 22 avril 2016, vous nous aviez annoncé que vos collaborateurs ainsi que les membres de l'administration avaient pris contact auprès de services de santé mentale et d'acteurs de la Promotion de la santé au niveau communautaire dans des quartiers touchés par cette actualité dramatique. L'objectif était d'identifier quelles répercussions ces événements avaient eu sur leurs pratiques et, le cas échéant, quels étaient les nouveaux besoins.
Mes questions simples s'inscrivent dans la droite ligne de notre échange du 22 avril.
Quel est le premier retour du terrain ?
Avez-vous reçu des propositions des services de la Cocof, des réseaux et des fédérations afin de cibler les besoins spécifiques en renforts urgents ?
À la suite de votre concertation avec le secteur, quelles sont les modalités d'actions identifiées à court et moyen termes ?
Comment la Cocof, grâce à ses compétences d'Aide aux victimes par le biais précisément des services ambulatoires de l'Action sociale, de la Famille et de la Santé, peut-elle agir ? Proposez-vous des pistes d'action ?
(Applaudissements de Mme Moureaux)
Mme la présidente.- La parole est à Mme Jodogne.
Mme Cécile Jodogne, ministre.- Au mois d'avril, un mois après les terribles événements qui ont touché notre Région et dont les conséquences se font toujours sentir, je vous annonçais que je prévoyais de prendre contact avec différents acteurs de promotion de la santé communautaire et des services de santé mentale situés dans les quartiers les plus touchés par l'actualité.
Une rencontre à laquelle j'ai moi-même participé a bien eu lieu au début du mois de mai. Ces différents services ont pu analyser les besoins particuliers liés à ce contexte et évoquer des pistes d'actions concrètes.
Ils ont d'abord souhaité partager différents constats. D'abord, certains sentiments sont présents de manière chronique depuis des années dans les populations fragilisées avec lesquelles ils travaillent. Les attentats ont surtout eu pour effet d'amplifier ces sentiments de rejet, d'exclusion ou de discrimination.
En même temps, aux yeux des intervenants, le travail communautaire qui met en relation les habitants et les professionnels présents sur le territoire a porté ses fruits. Dans certains espaces d'échange, des craintes peuvent s'exprimer et un travail peut se construire afin de créer du lien.
La période de crise dans laquelle nous vivons, qui remonte en fait aux attentats de Paris, ne doit pas nous faire perdre de vue l'importance d'un travail à long terme pour lutter contre les discriminations, les stéréotypes et restaurer plus de cohésion au sein des quartiers. C'est un constat sur lequel les différents services ont beaucoup insisté.
Les services qui travaillent directement avec des demandeurs d'asile observent que les personnes concernées ont peur pour elles-mêmes et qu'elles ont peur d'être assimilées à des fauteurs de troubles. Enfin, elles subissent un choc du fait qu'elles fuient généralement des contextes de guerre et qu'elles se retrouvent dans un pays où elles pensaient être en sécurité. L'attente d'un titre de séjour renforce évidemment leur sentiment d'insécurité.
Cet état d'esprit peut avoir pour conséquence l'apparition de symptômes divers qui sont associés à la peur de sortir de chez soi, la peur des contrôles, etc.
Le défi, pour ces services, est de trouver les moyens de donner la parole à ces gens dans un climat où ils sont objets, plutôt que sujets de discours. Une crainte exprimée surtout par les mamans est celle de voir leurs propres enfants se radicaliser, et des solutions pour éviter que cela n'arrive sont recherchées.
Aux yeux des intervenants que j'ai rencontrés, les pistes explorées pour sortir de ce désarroi sont diverses, mais elles reposent sur quelques principes de base :
- le travail de santé communautaire doit reposer sur la participation des habitants, sur leur reconnaissance, qui commence parfois par une offre d'activités "banales" (mot utilisé par les professionnels) comme des débats ou des activités sportives ;
- les professionnels observent qu'il est important de créer des espaces permettant de définir ou de redéfinir une identité et de construire des repères communs (être bruxellois, être belge, avoir un emploi, se projeter dans l'avenir sont autant d'éléments importants à y aborder). Ces lieux gagnent à être pluricommunautaires pour éviter le repli sur soi, et permettent d'exprimer certaines choses qui ont trait aux communautés dans lesquelles les personnes vivent, et de dire ce qui ne va pas au sein de ces mêmes communautés, d'apporter des éléments d'autocritique, d'aborder l'émancipation des femmes, par exemple.
Après un échange sur ces constats et sur les principes de base, quelques pistes ont été identifiées :
- la nécessité de renforcer les actions existantes plutôt que de créer de nouveaux outils dans l'urgence et en situation de crise. Par contre, les contenus des échanges doivent être adaptés. Les questions de religion et de valeurs, notamment, doivent sans doute être davantage abordées ;
- l'importance d'améliorer la visibilité des actions afin de mieux les faire connaître des habitants mais aussi des responsables politiques, les faire mieux comprendre et mettre en évidence leurs réussites ;
- renforcer encore le travail intersectoriel, qui est à la base de la démarche communautaire, notamment avec les acteurs de la cohésion sociale. À l'issue de la réunion, ces acteurs ont décidé de se revoir pour approfondir ces pistes et préciser leurs priorités.
Vous l'aurez compris, les échanges ont bien davantage porté sur les actions à long terme que sur les mesures d'urgence, qui sont prises en charge par d'autres acteurs et d'autres niveaux de compétences. Certains participants estimaient d'ailleurs que créer de nouveaux outils sur la base de l'actualité pouvait déforcer leur travail, qui s'inscrit dans la durée. Cette position me semble tout à fait pertinente. J'aurai sans doute l'occasion de faire le point là-dessus prochainement avec eux.
(Applaudissements)
Mme la présidente.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.
M. André du Bus.- Le travail effectué et les pistes proposées démontrent beaucoup de maturité et de sagesse. S'inscrire dans l'existant et le renforcer, travailler dans le long terme suit fondamentalement l'approche communautaire.
Nous attendons la prochaine étape de ce travail et nous demandons, entretemps, dans quelle mesure il s'articule avec la Cohésion sociale, thématique proche. Y a-t-il un espace d'échange à ce niveau pour favoriser la réflexion ?
Mme Cécile Jodogne, ministre.- Comme je l'ai dit dans ma réponse, ce travail est en tout premier lieu celui des associations concernées. Nous avons souhaité les réunir pour voir comment les soutenir en matière de santé mentale. Et, si les associations elles-mêmes soulignent les ponts qui peuvent être faits avec la Cohésion sociale, mon équipe et moi-même n'allons pas réaliser ce travail-là.
La crise a fait monter des tensions qui s'inscrivent dans des problématiques diverses enracinées depuis bien avant le 13 novembre. Les associations ont alors décelé des phénomènes qui les ont poussées à vouloir continuer d'inscrire leurs actions dans la durée mais avec des focus un peu différents. La crise les a conscientisées sur la nécessité de réaborder les discussions sur la religion, les valeurs communes, la position de la femme, etc. Il y a certainement des choses à faire sur ce plan au niveau de la Cohésion sociale.
Mais chaque groupe a ses spécificités et on parle ici davantage de Santé mentale.